1. Entretien avec Steven Luguet, responsable commercial de SARIA Industries, producteur de protéines animales transformées.
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  Transcription.

En quoi consiste votre métier ?

Aujourd’hui on a 4 branches de métier : l’équarrissage, aller cherche des animaux trouvés morts en élevage, ces animaux sont détruits, il n’y a pas de valorisation de la matière. A côté de ça, nous avons une activité de valorisation de coproduits animaux. Ces matières, sortant des abattoirs, vont avoir différents débouchés : les coproduits de catégorie 3, sains, vont être valorisés sous forme de Protéines Animales Transformées. La principale différence avec ce qu’on appelle « farines animales », c’est que ces farines font référence à des produits issus de toutes les catégories. Chaque catégorie de produit a une destination spécifique. Les produits de catégorie 1 ne seront jamais consommés, ni par l’homme ni par les animaux. La troisième branche, c’est la valorisation des graisses animales pour l’industrie chimique. La quatrième branche, c’est la branche énergie : la valorisation des biens d’équarrissage en biodiesel, et la valorisation des déchets organiques par méthanisation. En prenant tout ça en compte, on est à 1 500 000 tonnes (20 fois le porte-avions Charles de Gaulle) : il y a les déchets organiques, les produits d’équarrissage et les coproduits d’abattoir.

À qui vendez-vous les farines animales ?

Ce sont des choses qu’on détruit, elles sont principalement incinérées dans les cimenteries à la place du fuel. Elles dégagent énormément d’énergie et de chaleur. Ce qu’on appelle « farines animales » sont les produits de catégorie 1 impropres à la consommation, qui vont principalement en cimenterie

Dans ce cas-là, que faites-vous des protéines animales transformées ?

Les PAT vont dans différentes filières, principalement dans l’alimentation des animaux de compagnie, pour faire des pâtés, des croquettes.

Vous les vendez en France ?

Principalement, notre marché est majoritairement français. Tant qu’on peut faire notre chiffre en France, on le fait. Les PAT partent aussi en Asie du Sud-est et en Amérique du Sud.

L’interdiction des PAT en France a-t-elle changé votre marché ?

En aquaculture, les PAT sont autorisées par l’UE, mais les aquaculteurs français ne le veulent pas.

Avez-vous le droit de vendre vos produits aux aquaculteurs ?

Parfaitement, c’est autorisé par l’Union Européenne, et le droit européen s’accorde au droit Français. Aujourd’hui, il y en a qui ont peur, qui ont la pression de leurs acheteurs. Je vous invite à vous pencher sur la puissance des lobbies agro-alimentaires. Il faut savoir que 90% des poissons consommés en France sont importés. Il n’y a pas de loi française qui domine les lois européennes.

En conséquence, vous exportez vos PAT pour la pisciculture à l’extérieur ?

Oui.

Le gouvernement n’a donc pas le droit d’interdire la consommation des PAT en France ?

Non, ils vont devoir s’opposer au droit européen. Je ne suis pas un juriste, mais légalement, de telles lois peuvent être taclées par les lois européennes.

Pensez-vous que la réintroduction des PAT dans la pisciculture est une étape vers la réintroduction des PAT de porc chez les volailles, et de volaille chez les porcs ?

C’est assez compliqué. Le poisson est carnivore. Quand vous pêchez un bar, un brochet, une truite, vous faites pendre un ver pour l’attirer. Aujourd’hui, les poissons sont nourris par des poissons. Les farines et huiles de poisson nourrissent d’autres poissons, tout en respectant la règle de non-anthropophagie. Vous voyez la logique de donner de la farine de poisson à des poissons, et de ne pas donner de protéines animales à un poisson qui a besoin de ces protéines. Il y a une question de bon sens, et un manque de connaissance sur le sujet de la part des consommateurs, et des représentants de ces consommateurs, qui s’opposent au retour des PAT. Je suis là pour dire qu’il y a une logique économique, une logique environnementale, et une logique nutritive. Quand on compare la qualité de la viande d’élevage avec celle d’il y a 30-40 ans, on se rend compte que plein de choses sont parties, les vitamines importantes, les omégas 3, et tout ça à cause des nouvelles règles de nutrition. Aujourd’hui, par exemple, les poissons sont nourris avec des farines, et surtout avec du soja, qui pourrait nourrir les humains mais nourrit les poissons dans les pays riches. Pour moi, c’est une logique qui est déconnante. Il y a une logique de nutrition animale avec les PAT, de recyclage de tous les produits animaux sortant des abattoirs. Un bœuf, c’est 54% de mangé, et le reste est détruit. La réalité économique est là. Produire du bétail en France pour transformer des protéines animales en France et les réinjecter dans un fabricant d’aliments en France, qui nourrira du bétail français, est une logique non pas protectionniste mais de proximité, qui crée des richesses et des emplois. Aujourd’hui, on importe du soja qui vient soit du Brésil, soit des USA. Le bilan carbone est déplorable par avion, on donne des protéines de soja transgéniques à des poissons sans avoir fait d’études, alors que nos bêtes qui sortent de l’abattoir sortent d’un test vétérinaire, sont propres à la consommation, et il y a une grande segmentation avec le matériel à risque, qui est détruit. Aujourd’hui, on a beaucoup plus de contrôle sur les PAT, que sur le soja qu’on fait importer et dont on ne sait pas d’où il vient. Pour moi c’est à l’éleveur de choisir, entre vendre des poissons de qualité nourris aux PAT, et vendre un poisson étiqueté et nourri sans PAT.

Pensez-vous que l’argument sanitaire du gouvernement et la peur des consommateurs de vivre une deuxième vache folle sont complètement infondés ?

Non, c’est fondé sur des mauvaises connaissances du dossier et l’a priori français qui consiste à dire « on me cache des choses, je ne veux pas ».

Vous pensez que cette incohérence entre la France et l’UE sont dus à une mentalité française ?

Les français ont cet esprit de revendication, contre la parole de celui qui représente le capitalisme, une grande suspicion non fondée. Quand les français redoutent le retour des PAT, ils sont à des années lumières de savoir comment le poisson a été nourri. Lorsqu’on lit dans la presse : « le retour des farines animales : José Bové dit qu’on n’a jamais vu un poisson manger un cochon ». Quand on connaît José Bové, on a l’impression qu’il essaie plus de vendre son image qu’autre chose.

Que pensez-vous du rapport de l’ANSES publié en 2011, défavorable à la réintroduction des farines animales ?

J’en ai entendu parler, mais je n’ai pas plus d’informations dessus, je ne pourrais pas en parler. Ce que je peux dire et qui n’engage que moi, c’est qu’il y a un manque de réalisme sur le dossier des farines animales. La crise de la vache folle est totalement justifiée, mais elle est totalement désinformée. Lorsque le ministre de l’écologie impose l’écriteau : « nourri avec des farines animales », c’est faux. Les poissons ne sont jamais nourris avec des farines animales. Un poisson est nourri avec des farines de poisson, ou, à partir de juin dernier, avec des protéines animales transformées. Ces mots ont un poids sanitaire : les PAT sont des farines de catégorie 3.

Depuis l’autorisation en juin 2013, avez-vous vendu des protéines animales en Europe ?

Même si je savais, je ne pourrais vous répondre. C’est un sujet très tabou.

Savez-vous comment l’entreprise a changé son mode de fonctionnement après la crise de la vache folle ?

A l’époque, il n’y avait pas de contrôle sanitaire, de séparation des produits. Aujourd’hui, les moyens de production sont séparés, alors qu’avant, les catégories n’existaient pas vraiment. A partir de la vache folle, les produits de catégorie 1 ont été incinérés, et ceux de catégorie 3 transformés en PAT.

Y a-t-il beaucoup de réglementations imposées par la loi (traçabilité…) ?

Énormément, on peut les trouver sur le rapport d’activités du SIFCO, de 44 pages.

Surtout, dans votre langage, pour bien que les gens comprennent les choses, il est important de séparer farines animales et PAT, pour montrer que dans le monde professionnel, on segmente bien les deux. Les farines ne repartiront jamais, au grand jamais, dans l’alimentation des poissons.

Aujourd’hui, cette loi n’a rien changé pour nous. Le marché de la protéine animale transformée est totalement verrouillé en Europe, surtout en France. Il faut aller chercher dans le reste du monde, et le reste du monde, c’est 86% des poissons consommés en France. Les producteurs de protéines animales n’ont pas attendu que la France dise à nouveau « oui » pour ces produits. En plus, le marché français de l’aquaculture est dérisoire, il n’existe plus. La concurrence des leaders chinois et vietnamiens et trop importante.

Cela peut paraître absurde qu’il y ait un tel repli sur les farines animales alors que les consommateurs mangent dans 90% des cas des poissons nourris aux farines animales.

Oui, totalement. Et ces poisson viennent de l’autre bout du monde, ce qui est encore plus illogique en termes écologiques et économiques. Il vaut mieux favoriser l’économie locale.

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Keith Burrow

2. Entretien avec Keith Burrow, pisciculteur dans le Nord

Combien de piscicultures avez-vous ?3 sites, je produis environ 80-90 tonnes par an. J’ai deux employés.

Depuis l’autorisation des farines animales chez les poissons, avez-vous songé à les utiliser ?

Je n’étais pas du tout d’accord avec l’argumentation des opposants aux PAT, je trouvais que ce n’était pas fondé, irrationnel. On sort toujours l’argument de la vache folle avec les mêmes images. Je crois beaucoup plus les arguments scientifiques que les reportages à la télé.

Que pensez-vous de l’argument ressorti souvent : donner des farines animales aux poissons, c’est contre la chaîne alimentaire ?

Les poissons sont carnivores, ce n’est pas contre la chaîne alimentaire. C’est politique, de toute façon. Il faut que le gouvernement réagisse vite, à chaud, sans prendre assez de temps pour réfléchir. Le problème, c’est les cahiers des charges des grandes surfaces qui interdissent parfois les poissons nourris aux farines animales. Les poissons ne mangent pas beaucoup d’autres poissons, mais surtout de la viande dans les cours d’eau (vers, escargots…). Ce n’est pas l’opinion de masse qui a raison.

Que pensez-vous du rapport de l’ANSES qui affirme qu’il manque encore de sûreté dans la traçabilité des PAT pour les réintroduire ?

Il ne peut pas y avoir de traçabilité parfaite. De nombreux autres aliments que nous mangeons manquent de traçabilité, regardez le scandale des lasagnes par exemple. Mais les farines animales, c’est un produit que l’on donne à une espèce tierce.

Quand les farines animales étaient interdites en Europe, les faisiez-vous importer d’autres pays du Monde ?

Je ne sais pas vraiment.

Qu’utilisiez-vous comme substituts aux farines animales ?

Du soja, du colza, des huiles de poisson par exemple.

Savez-vous quelle proportion de PAT il y a dans les aliments que vous donnez aux poissons ?

Non, même s’il y a une étiquette sur le sachet, ça ne doit pas être marqué. Il faudrait demander au producteur d’aliments. Il y a peut-être 30-40% de farines animales. Quand elles étaient interdites, on préférait utiliser es huiles de colza plutôt que les farines de poisson, qui sont très chères. Et pour le poisson, je ne suis pas sûr que ce soit décisif.

En termes économiques, les farines animales sont-elles intéressantes pour vous ?

Oui, ça diminue peut-être le coût de 10%. Mais ce ne sont pas les raisons principales. Je ne suis pas un expert, mais pour moi, dans l’état de connaissances actuelles, les PAT sont sûres, et plutôt que de brûler des tonnes de restes d’animaux, autant les utiliser.

En tant que pisciculteurs, êtes-vous dépendant des grandes surfaces ?

Oui, à cause de leur cahier des charges. Les grandes surfaces veulent plaire au public, et ça fait bien de dire qu’on ne fait pas de farines animales. Le grand public a un avis négatif sur les farines animales, et les grandes surfaces doivent s’y faire.

Pensez-vous que les pisciculteurs qui ne souhaitent pas utiliser de farines animales le font par conviction propre ou à cause des grandes surfaces ?

Ils pensent seulement à leur clientèle. C’est économique pour eux, et parfois, pour éviter de nourrir les poissons aux PAT, ils doivent faire des choses pires au niveau sanitaire.

Que pensez-vous du label « sans farines animales » instauré par le gouvernement ?

Je ne suis pas sûr que les clients y fassent vraiment attention.

Avez-vous le droit d’acheter vos farines animales en France ?

Oui, nos fournisseurs en aliments pour animaux sont localisés en Bretagne et dans l’Aisne, et le troisième fournisseur est à l’étranger. Je pense que ces fournisseurs achètent les PAT en France, et qu’ils ne passent pas outre le règlement. Ils demandent aux pisciculteurs s’ils veulent des aliments avec ou sans PAT, et dans neuf cas sur dix, le pisciculteur répond en fonction du cahier des charges des grandes surfaces auxquelles il vend ses poissons. Si quelqu’un me demande pourquoi j’utilise les PAT, je prendrai le temps de lui expliquer toute mon argumentation. Si chaque consommateur pouvait avoir une demi-heure avec un scientifique qui lui expliquerait les raisons du retour des farines animales, il changerait d’avis. En réalité, il a un aperçu du problème uniquement à travers des documentaires, comme celui sur France 2. On a l’impression que ces documentaires sont sérieux, mais lorsqu’on maîtrise le sujet, on voit bien que c’est lamentable. Ce sont les problèmes du journalisme.

Croyez-vous que les pisciculteurs ont beaucoup de contacts avec les consommateurs ?

Non, ce sont surtout les grandes surfaces qui jouent le rôle d’intermédiaire. Elles font des entretiens avec les pisciculteurs, leurs fournisseurs. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de pisciculteurs qui soient contre les PAT, ils sont juste influencés par les grandes surfaces.

Le CIPA (Comité Interprofessionnel des Produits de l’Aquaculture) vous impose-t-il des choses au niveau des farines animales ?

Non, pas du tout. Ils essayaient de mettre la pression pour ne pas qu’on utilise les PAT, mais c’est difficile. Ils sont contre pour l’image qu’ils donnent auprès des consommateurs.

Y a-t-il des tensions entre les pisciculteurs qui utilisent des PAT et ceux qui n’en utilisent pas ?

Au début (au moment de leur réintroduction), oui, mais six mois plus tard, c’était fini. On n’en parle même plus entre nous, ce n’est plus vraiment d’actualité auprès des pisciculteurs. On pense toujours aux petits problèmes, mais pas aux gros. Il y a plus grave que les problèmes de farines animales dans l’alimentation des poissons, comme les OGM.

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3. Entretien avec Paul Vieille, ingénieur en agriculture, éleveur en Vendée, membre de la Confédération paysanne et initiateur de l’association « Collectif Vérité ESB »

Transcription.

 

NB : Cette transcription n’a pas été écrite au mot à mot, mais se veut fidèle aux propos de Monsieur Vieille.

En mai 2000, votre vache Jugeote a contracté la maladie de la vache folle. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

La vache n’a pas contracté la maladie en 2000 mais 5 ans auparavant. Mais elle extériorise les symptômes suspects, symptômes qui deviendront extrêmement rapidement grave au point que l’animal serait mort si je ne l’avais pas fait moi-même abattre pour contrôler qu’elle était malade de la vache folle. C’est moi qui ai anticipé sa mort par un contrôle.

La vache aurait pu circuler dans la consommation

Non, elle serait morte dans les jours qui ont suivi l’analyse que j’ai fait faire au cabinet vétérinaire. Moi-même en chargeant ma propre vache dans ma bétaillère, un vendredi après-midi, et en l’emmenant sur place où elle a été euthanasié et aussitôt prélevée pour savoir si elle était atteinte de cette maladie-là.

Mais au moment où les symptômes arrivent à la vache, il n’existe pas de tests systématiques pour des animaux qui ont des symptômes analogues à ma vache puisque les analyses systématiques ne seront faites que quelques mois après.

Entre le moment où des animaux malades ou suspects ont été systématiquement contrôlés et le moment où ça ne l’est pas, il y a toujours des périodes où des animaux peuvent passer en maille et donc sauver l’éleveur de l’abattage total de son troupeau.

En juillet 2000, l’animal a des symptômes douteux, le véto me dit : « Tu peux si tu veux emmener ta vache pour la faire analyser, tu en auras le cœur net mais rien ne t’oblige à le faire ».

On a constaté que l’animal était effectivement atteint de l’ESB. Ca a engagé dans les 3 semaines une procédure d’abattage total du troupeau, c’est ce qui se passait à l’époque en France pour rassurer l’opinion publique.

A cette époque, on parlait pratiquement d’une maladie susceptible d’être contagieuse. Le terme « contagieux » n’était pas clairement exprimé mais les autres mots utilisé laissaient entendre qu’il ne fallait de toute façon par s’extraire de cette mesure d’abattage. Il y avait un certain flou dans les messages de l’administration qui ne laissait pas d’autres choix que les mesures d’abattage.

Après cette intervention vous avez engagé des procédures judiciaires

Quand un truc comme ça nous arrive, on se pose des questions, on n’analyse pas le fond des choses

On accepte cette mesure tout en n’étant pas sûr qu’elle soit adaptée. Dans les jours qui ont suivi l’abattage du troupeau, j’ai eu l’occasion de rencontrer un expert scientifique qui connaissait bien cette maladie et qui m’a finalement informé des risques, qui étaient finalement plus faibles qu’on pensait. Notamment qu’il n’y avait pas de contagion entre animal, que la maladie n’était transmissibles que par voie alimentaire.

A l’époque, les troupeaux étaient abattu avant que la presse n’en face écho, tout était fait un peu en catimini. Les discussions sur la valeur du cheptel se faisaient en petit comité avec les services de l’état, donc de la préfecture et de la direction des services vétérinaires. Un beau matin, le voisin découvrait que tous les animaux étaient partis.

C’est ce qui a changé à cette époque, c’est qu’on a refusé, malgré les pressions des vétérinaires et des services de l’état, de rester en silence avant l’abattage du troupeau. On a considéré qu’on n’était pas responsable de la maladie de notre vache, alors même que médiatiquement parlant, les éleveurs étaient suspectés par les médias.

On s’est dit : « Nous n’avons pas donné de farines animales à nos animaux donc on ne se sent pas responsable de ce qui nous arrive donc on refuse ce silence dans lequel on essayait de s’enfermé. »

Du coup, ça n’a pas plu beaucoup, du tout même, à l’administration, aux vétérinaires. On a médiatisé le départ de nos animaux, ce qui a donné lieu à un film : Une sacrée vacherie, France 2 en octobre 2000, film qui reprend l’histoire de la situation, en nous interrogeant, en interrogeant les voisins, en filmant des réunions de la confédération paysanne. C’est un film qui a contribué un petit peu à faire connaître, à faire réagir un peu.

Est-ce que vous avez su pourquoi votre vache avait contracté la maladie ?

Pour savoir un animal contracte la maladie, il faut d’abord bien connaître le fonctionnement de la contamination, comment ça se passe. On a eu de la chance de rencontrer ce monsieur qui connaissait très bien les maladies de cette nature. C’est une maladie qu’on retrouve chez tous les animaux sous des formes différentes (bovine, humaine, …).

Elle était connue de longue date, mais ce qui était nouveau c’est que la maladie n’était non plus sporadique (qui arrive par mutation), mais c’est une maladie qui arrivait des pratiques alimentaires de bovins qui ont évolués dans les troupeaux en Angleterre.

Ce qui est arrivé en Angleterre, c’est qu’ils ont distribué du lait en poudre, des granulés, pour l’alimentation des jeunes animaux qui contenaient des prions pathogènes qui eux-mêmes provenait de l’intégration dans l’aliment du bétail de farines d’animaux qui étaient atteint, sans qu’on ne l’a repéré de cette maladie. Jusque dans les années 60-70, les veaux étaient nourris par leur mère puis on leur donnait de la farines, des céréales,… Ce n’est que dans ces années-là qu’on a cherché à intensifier, à faire grandir beaucoup plus vite les jeunes veaux dès la fin d’allaitement en leur donnant justement ces granulés-là. On s’est rendu compte que ces granulés étaient d’autant plus performants quand on introduisait des graisses animales, ou farines animales.

On sait que cette maladie provient de l’alimentation. Or, la bonne question, c’est d’où venait, chez nous ce cas. C’étaient les animaux jeunes qui pouvaient être contaminés. J’avais comme une organisation avec un beau-frère, à qui je laissais les jeunes génisses en élevage, il me les élevait jusqu’à l’âge de 2 ans, puis je les récupérais pour en faire des vaches. En les élevant, lui-même, il prenait des aliments, des granulés dont les composants étaient liés par des graisses animales et du lait en poudre dont on remplace la crème par de la graisse animale provenant des centres d’équarrissage. Il n’y avait pas d’interdiction à l’époque des graisses animales dans l’alimentation des bovins. Seules les farines étaient interdites. C’est la thèse développée par l’expert avec lequel je bosse, c’est la thèse que l’on développe au niveau de la justice pour attaquer le fabricant d’aliment, c’est la thèse qui explique que c’est l’aliment de bas-âge qui est à prendre en compte, car c’est la génisse qui a contracté la maladie.

Et donc vous avez remarquez le paradoxe de l’interdiction des farines mais pas des graisses

Oui, dès que ces graisses ont été retiré du marché, en 2001, on a vu chuter les cas de vaches malades

C’est ce que vous avez obtenu auprès une intervention auprès de la justice ?

Non. On a cherché à se former aussitôt après l’abattage du troupeau pour comprendre que la mesure d’abattage systématique était excessive, qui ne protégeait pas la santé du consommateur. C’était une mesure écran de fumée pour laisser croire que tout était fait pour protéger le consommateur français et pour laisser croire que la viande bovine française était obligatoirement saine. C’était une stratégie qui n’était finalement pas pertinente, puisque vous pouvez avoir un cas de vache folle sans que personne ne s’en rende compte. Ça n’a pas servi à grand-chose par rapport à l’exportation, ça a sans doute rassuré un peu le consommateur. On ne pouvait pas se lancer dans de grandes conspirations. Ca a tenu un moment mais nous, un groupe d’éleveurs, avons cherché à ébranler ce château de carte. A partir du moment où j’avais bien compris et que j’étais assez sûr de moi, j’ai été à l’initiative de la création du collectif « Vérité ESB » et je suis parti en quête, des heures, des soirées, des jours durant. Et ce n’est pas très facile, puisque les éleveurs avaient été incités à ne pas communiqués.

Mais, petit à petit, quand on tombe sur un éleveur qui a eu un cas, en fouinant un peu, il vous dit à quel endroit il y en a eu un autre dans le département. Ainsi de suite, j’ai pu remonter comme cela. Aujourd’hui j’ai 750 éleveurs dans mes fichiers. Cela dit, il n’y en a qu’environ 130-150 qui ont constitué avec moi le collectif « Vérité ESB » qui avait plusieurs objectifs. D’abord, ça a été d’aider les éleveurs qui avaient un cas ESB à ne pas être abattus, à se défendre financièrement, parce que tout le monde n’est pas armé de la même façon face à l’administration pour négocier le prix de son cheptel avant l’abattage. Mais le premier objectif était la remise en cause de l’abattage total des troupeaux. On a donc attaqué au conseil d’état cette mesure en montrant qu’elle était inadaptée, excessive.

C’est plusieurs mois après qu’on a gagné, parce qu’on mettait quand même vachement la pression. On a pu obtenir l’arrêté du conseil d’état. On s’activait quand même pas mal pour montrer à travers des réunions publiques. L’expert et moi-même, on s’est déplacé pendant des mois aux quatre coins de la France dès que des gens du collectif cherchaient à réagir en face de leur cas d’ESB

Ca a du vous prendre énormément de temps pour rassembler autant de personnes !

Oui, et ça a été couronné de succès pour ça. On a aussi dans un deuxième temps attaqué l’Etat au conseil d’Etat sur sa responsabilité dans la transmission de l’ESB mais on n’a pas poussé plus loin. On pense qu’il y a des responsabilités administratives mais on est resté sur les premiers objectifs du collectif. On voulait plutôt comprendre, mettre en cause les acteurs responsables de la contamination de nos animaux. Il y avait un préjudice certain qui nous était imposé, c’était d’avoir à repartir avec un nouveau troupeau, subir d’éventuelles baisse de revenu, ce qui a été le cas d’un certain nombre d’entre nous, ç a incité les gens à arrêter parfois parce qu’ils étaient trop abattus par ce qu’ils avaient subis. Ca a quand même perturbé beaucoup d’éleveurs que la mesure d’abattage qu’on appelle sélective ne se mette en place.

L’UE a levé l’interdiction de l’utilisation des farines animales pour la pisciculture, comment voyez-vous ce changement d’avis ?

On a eu l’occasion de travailler la question de la pertinence de conserver ces interdictions, mais c’est un vrai débat hyper compliqué. Il faut des centaines et des centaines de degrés pour détruire les prions. Pour sécuriser une filière où tous les animaux seraient rassemblés pour faire une farine serait beaucoup trop dangereuse. La mesure intéressante est d’abord que tous les animaux issus de l’équarrissage et tous les animaux malades soient triés et détruits pour faire du combustible pour une cimenterie par exemple. Donc là déjà on réduit les sources contaminantes, à partir du moment où on supprime les animaux qui sont morts de façon étrange ou malades, on les brûle et on ne les transforme pas en farines.

Autre remarque : Quand vous mangez un pot au feu qui provient d’un animal qui pèse 800kg mais qui ne donne que 400kg de viande net à consommer, vous ne pouvez pas ne pas vous poser la question du gaspillage que représente la destruction totale des 400kg que vous ne mangez pas qui sont des os, la panse, les boyaux, la graisse et qui sont d’un animal sain puisque le pot au feu que vous mangez provient d’un animal qui est passé devant les service vétérinaires de l’Etat. Donc est-ce-que la moitié de la carcasse d’un animal sain doit être détruite ou doit-on lui donner un avenir plus pertinent d’un point de vue économique et écologique.

Position :

Notre position c’est de dire que si ce n’est pas du cannibalisme, c’est-à-dire des farines de carcasses de bovins sains qui sont donnée à des poissons, à des porcs ou à des volailles, ça peut s’envisager.

La condition aussi c’est de savoir est ce que, alors que le gouvernement a tendance à réduire les contrôle dans les filières d’équarrissage pour des raisons économiques, est-ce-que le consommateur va faire confiance à des filières d’abattage, de transformation, dont l’objectif est de faire du pognon. C’est un point qui est extrêmement important et qui peut me faire douter encore de l’intérêt d’y parvenir.

C’est un vaste sujet, ce qui est sûr c’est que la vache folle est une maladie qui est souvent prise comme référence dans tout ce qui est débat de santé publique. Il y a sans doute un gros frein qui est dans les têtes aussi pour faire confiance, mais peut-être qu’il ne faut pas faire confiance, même si c’est tout à fait pertinent écologiquement et économiquement de donner à de la volaille et du porc ces farines.

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