Calcul du nombre

Un aspect crucial de la controverse pour le débat public est l’importance des chiffres. Si les données produites par l’INSEE et la DGAFP sont acceptées par tous, elles sont complexes et variées, ce qui permet aux acteurs publics de donner plus de poids à leur argumentation en orientant les chiffres. Nous allons nous concentrer ici sur les dernières années afin de montrer la complexité du phénomène.

Même source, chiffres différents :

Premier constat : le chiffre avancé comme étant le nombre de fonctionnaires en France varie en fonction de la source, sur une même période, et ce alors que les références restent les mêmes, à savoir l’INSEE et la DGAFP. Pour l’année 2015 par exemple, on peut ainsi entendre ou lire sur certains média comme Europe 1 ou encore France 2 que le nombre de fonctionnaires s’élevait à 5,6 millions, dans le but d’insister sur ce chiffre (informations tirées de la page Internet: http://www.ifrap.org/fonction-publique-et-administration/faut-il-reduire-le-nombre-de-fonctionnaires) . La même donnée est reprise par des think tanks comme l’IFRAP dans le même but (Vedrenne, G., 2016). Or, sur d’autres média, BFMTV par exemple, on peut lire que ce nombre n’est « que » de 3,8 millions. (Marion, J., 2017) La différence peut s’expliquer en analysant le rapport de l’INSEE sur l’emploi dans la fonction publique. Les 5,6 millions correspondent au nombre total de salariés travaillant pour la fonction publique, ce qui englobe donc aussi les contractuels, alors que les 3,8 millions correspondent eux uniquement aux salariés ayant effectivement le statut de fonctionnaire.(site de l’Insee, 2016)

Cependant, on constate que le choix de l’un où de l’autre chiffre ne se fait pas au hasard. Pour l’IFRAP, il apparaît comme un argument en faveur de la réduction du nombre de fonctionnaires, alors que chez les communistes par exemple, il permet de réduire son impact (tiré du site Internet: http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/non-le-nombre-de-fonctionnaires-n-187186).

Notons par ailleurs que certaines données de l’INSEE sont aussi à considérer avec précaution : en 2015, il est annoncé plus de sorties de fonctionnaires que d’entrées, alors que le nombre total de fonctionnaires est annoncé en augmentation. Cette différence s’explique par le fait que les contractuels titularisés ne sont pas considérés comme des nouveaux fonctionnaires (Russel, G., 2016).

Mêmes chiffres, interprétations différentes

L’utilisation des chiffres va ainsi plus loin : ainsi, une autre préoccupation est la mesure de l’évolution de ce nombre, pour mettre en évidence une éventuelle augmentation ou au contraire une stagnation voire une diminution. Là encore, les deux cas apparaissent. L’augmentation globale du nombre de fonctionnaires sert comme argument en faveur d’une diminution (chez l’IFRAP par exemple) ou permet des titres aguicheurs comme « Le nombre de fonctionnaires a battu un record en 2015 »[1]

Cependant, d’autres média comme Le Monde ou des acteurs tels que les militants du Parti Communiste placent cette évolution dans un contexte différent. L’évolution en pourcentage de la population est ainsi à peu près stable, passant de 7,5 à 8,5 % de la population entre 1980 et 2015 (Motet, L., 2016). Enfin, une dernière donnée prise en compte est l’évolution en pourcentage de la population active, qui elle augmente de façon plus significative (de 16 à 19.5 % entre 1980 et 2015)

Enfin, un dernier grand point de débat au niveau des chiffres se situe dans la comparaison avec les autres pays européens. Les partisans d’une réduction du nombre de fonctionnaires affirment ainsi que la France est le pays d’Europe comptant le plus de fonctionnaires, ce qui correspond effectivement aux données de la DGAFP. Cependant, leurs opposants soulignent que ce nombre, rapporté à la population totale, place la France dans la moyenne européenne. De plus, des experts comme l’économiste Olivier Passet rappellent qu’il est difficile de comparer ainsi les pays entre eux, ces-derniers n’ayant pas tous la même définition d’un fonctionnaire (les salariés d’hôpitaux ne sont pas fonctionnaires en Allemagne par exemple)(Passet, O., 2016).

De plus, si dans les médias la distinction entre les trois fonctions publiques est peu marquée, on la retrouve plus dans les organismes de l’État. La cour des comptes notamment regrette une évolution trop rapide du nombre de fonctionnaires dans la fonction publique territoriale :

« De 2002 à 2013, les effectifs de la fonction publique territoriale se sont accrus de 27,5 %, soit 405 000 agents supplémentaires. Pour plus de la moitié, cette évolution est venue des communes et des EPCI [établissements publics de coopération intercommunale] dont les effectifs ont augmenté de 20 %, soit 243 000 agents alors que ces entités n’ont pas fait l’objet de nouveaux transferts de compétences de la part de l’État, à la différence des départements et des régions. » [2]

 

Les chiffres sont donc utilisés pour justifier d’une diminution ou d’une augmentation des effectifs. Seuls, ils ne permettent donc pas de donner de présenter un avis totalement objectif.

La question ne semble donc pas directement être celle du nombre de fonctionnaires. Pour mieux cerner les enjeux centraux, nous allons maintenant nous intéresser plus en détail aux réformes menées depuis 2007.

[1] Tiré du site Internet : http://bfmbusiness.bfmtv.com/observatoire/le-nombre-de-fonctionnaires-a-battu-un-record-en-2015-1127944.html

[2]-La cour des comptes, « Les finances publiques locales », octobre 2016.