L’orang-outan, une espèce emblématique

Deux visions d’une même espèce
 
Le point de vue occidental

« Aujourd’hui, entre 4 ou 5000 orangs-outans vivent dans les 3000 km² du parc national de Tanjung Puting, explique Stephen Brend, biologiste à la Orangutan Foundation International*. Des milliers d’hectares dans le nord du parc ont été abattus pour faire des plantations de palmiers à huile. On parle d’un terrain de la taille de Singapour (682 km²) sacrifié ! Le problème, c’est que les frontières des parcs nationaux ne sont pas claires. » [1]. Ce témoignage, recueilli par la journaliste C. Castilla pour La Gazette de Bali, montre les préoccupations des biologistes et climatologues à propos de « l’homme de la forêt ». Selon eux, la disparition de ce dernier est corrélée à l’extension du palmier à huile, car ce dernier s’étend sur les forêts, forêts qui formaient auparavant le territoire du grand singe. Les Amis de la Terre*, dans leur rapport The Oil for Ape Scandal, proposent une carte de la répartition des orangs-outans corrélée à la répartition des plantations de palmier à huile [2].

Au-delà de la simple perte en surface boisée, l’extension du palmier à huile fragmente les forêts, si bien que les singes sont obligés de traverser les plantations. Cela augmente la fréquence des confrontations entre humains et singes [2]. Par ailleurs, comme la forêt se réduit, l’orang-outan vient chercher sa nourriture dans les plantations : « increased competition for scarce resources may lead the animals to traverse into the estates, where they will eat the palm fruit when no other food is available » (une compétition accrue pour des ressources devenues rares peut conduire les animaux à passer dans les plantations, où ils pourront manger les fruits du palmier, alors qu’aucune autre source de nourriture n’est disponible) [2]. Terre Sacrée* indique sur son site que : « Certains planteurs qui considèrent l’Orang-Outan comme un ennemi pour les plantations ne se gênent pas pour les attaquer et les torturer avant de les tuer. » [3].

 

Pour en savoir plus sur la déforestation

 

Le point de vue malaisien

Pour les chercheurs malaisiens M.K. Lam et al., il n’y a pas de rapprochement à faire entre la disparition des orangs-outans et les plantations d’huile de palme, puisque les orangs-outans ne vivent pas dans les zones concernées par l’éléaiculture : « Palm oil in Malaysia, similar to oilseeds in the EU, is produced on legitimate agricultural land and does not involve replacement of primary forests or the destruction of wildlife habitats, particularly in Peninsular Malaysia which is not the habitat for orang-utans. » (L’huile de palme en Malaisie, tout comme les huiles végétales de l’UE, est produite sur des terres agricoles légitimes et n’implique aucun remplacement des forêts primaires, ni la destruction de l’habitat de la faune sauvage, notamment dans la Malaisie pénisulaire qui n’est pas l’habitat des orangs-outans) [4]. Interviewé par un journaliste du Monde, Carl Niesen, propriétaire de United Plantations (40.000 ha de palmiers en Malaisie et 15.000 en Indonésie), abonde dans ce sens : « 40 % des palmiers sont cultivés là où les orangs-outans ne vivent pas, et je n’en ai jamais vu ici » [5].

D’autres chercheurs, également malaisiens, écrivent quant à eux, toujours au sujet de la disparition des orangs-outans en Malaisie : « expansion of oil palm plantation is just one of the factors behind their extinction as other activities like illegal logging ; forest fires, illegal hunting and trade also play a part. » (l’expansion des plantations du palmier à huile n’est qu’un facteurs parmi d’autres comme la coupe illégale de bois ; les feux de forêt, le braconnage et le commerce illégal jouent également un rôle) [6]. Ce dernier article se positionne comme réponse aux articles occidentaux et aux attaques des ONG, que les chercheurs citent comme des « sources » visiblement peu fiables puisqu’elles ne tiennent pas en compte les autres facteurs cités ci-dessus. Il est également à noter que ces deux articles mentionnent un financement de l’étude par le Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation.

 

Les ONG érigent l’orang-outan en symbole de la lutte à mener

Les pertes de biodiversité consécutives à l’établissement de palmeraies ne se limitent pas à une seule espèce. Le CSPI* (Center for Science in the Public Interest) cite cinq mammifères emblématiques de la région, menacés par l’expansion du palmier, à savoir le tigre de Sumatra, les orangs-outans de Sumatra et ceux de Bornéo, l’éléphant d’Asie ainsi que le rhinocéros de Sumatra. Pour chacun de ces animaux, on relève de nombreux cas de confrontations avec l’homme, dues à la diminution de leur territoire forestier. Acculées, elles s’approchent des villages et sont abattues [7]. Des études biologiques rappellent que ce ne sont pas seulement les mammifères qui sont touchés.

 

Pour en savoir plus sur la biodiversité

 

Image en couverture  du rapport du CSPI (Cruel Oil) - CSPI

Image en couverture du rapport du CSPI (Cruel Oil) – CSPI

 

Pourtant, les ONG font la part belle à l’orang-outan et montrent en première page de leurs rapport le visage de « l’homme de la forêt ». Pour E. Grundmann*, primatologue, « si l’orang-outan n’est pas la seule victime de ce crime contre la biodiversité, c’est l’une des plus visibles et il n’est guère surprenant que son sort serve aux ONG à mener campagne pour sensibiliser le grand public aux conséquences de l’extension débridée du palmier » [8]. Cette remarque fait écho aux paroles de J. Frignet (porte-parole de l’ONG Greenpeace) lors de notre entretien. Eviter l’extermination d’espèces en voie de disparition telles que le tigre de Sumatra ou l’orang-outan n’est pas le principal but de Greenpeace*, mais l’image des orangs-outans a servi à populariser la controverse autour de l’huile de palme et a renforcé l’impact des messages de l’association. Il en est de même pour la controverse au sujet de la question sanitaire.

 

 

*Orangutan Fundation International : ONG travaillant à la recherche sur les orangs-outans et la forêt primaire qui les abrite, ainsi qu’à leur protection.

*Les Amis de la Terre – Friends of the Earth : ONG environnementaliste cherchant à réparer les dégâts causés par l’homme sur la nature et promouvant en particulier la participation de la société civile dans la prise de décision autour de la gestion des ressources naturelles.

*Terre Sacrée : association environnementaliste diffusant de l’information dans le but d’alerter les gens sur l’état de la planète.

*CSPI – Center for Science in the Public Interest (Centre pour la Science d’Intérêt Public) : organisme américain, de fonds essentiellement privé, qui vise à produire des études scientifiques objectives, principalement dans les domaines de la santé et de l’environnement.

*Emmanuelle Grundmann : Biologiste, primatologue et naturaliste. Ce sont ses travaux sur l’orang-outan, en Indonésie, qui l’ont d’abord conduite à s’intéresser à la question du palmier à huile.

*Greenpeace : ONG environnementaliste luttant dans des domaines aussi variés que la déforestation, le nucléaire ou la protection des océans, d’abord par l’enquête et la concertation, puis l’alerte au grand public via des actions, souvent médiatiques – et médiatisées – qui visent à faire pression sur les industriels.

 

 

[1] CASTILLA C., Les orangs-outans victimes de l’huile de palme (2009)

[2] BUCKLAND E. (Les Amis de la Terre), The oil for ape scandal (2005)

[3] TERRE SACREE, website

[4] MAN K.L. et al., Surviving the food versus fuel dispute for a sustainable future (2009)

[5] BARROUX R., Comment la Malaisie vante son huile de palme (2013)

[6] TAN K.T. et al., Palm Oil : Addressing issues and towards sustainable development (2009)

[7] BROWN E. et JACOBSON M. F., Cruel Oil : How Palm Oil Harms Health, Rainforest & Wildlife (2005)

[8] GRUNDMANN E., Un Fléau si Rentable – Vérités et mensonges sur l’huile de palme (2013)